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Le maquis du Ventoux, les fusillés d'Izon-la-Bruisse

Auteur: PASCAL Laurent alias Rolland PERRIN, rescapé
Dernière modification le Lundi 23 janvier 2012

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Février 1944: La neige, le froid.

Le "Maquis Ventoux" en est à son quinzième mois de bivouac à travers trois départements : Le Vaucluse, la Drôme et les Basses-Alpes. L'état-major, commandé par le Colonel Beyne, est fixé depuis quelques jours à Séderon. Les quatre sections qui composent le "Maquis Ventoux" sont disséminées à flanc de montagne, autour d’Izon-la-Bruisse, petit village abandonné de la Drôme.

Le camp MONTEAU se trouve en bas du dispositif de défense, sur une sorte de fausse plaine, non loin d'EYGALAYE. Il est commandé par HAUTEMER.

Par un chemin tourmenté, grimpant à flanc de montagne, traversé au hasard des éboulis de rochers, on passe ensuite devant le, camp KOENIG, commandé par MARCHAL et, enfin, par une succession de lacets, on se hisse jusqu'à un petit plateau où se dresse l'école et la chapelle d'IZON, ainsi qu'une bergerie ; à l'école, se trouve la 3ème section qui, en même temps, est le P.C. de Compagnie commandée par MISTRAL. Par un chemin de chèvres, on atteint la crête de la montagne et la Maison Forestière où se trouve la 4ème section commandée par VERRET.

21 Février 1944

La joie règne au camp. Après des mois et des mois de privations et d'indigence, nous allons, pour une fois, manger à notre faim. Chaque section, après un coup de main à Buis les Baronnies, vient de recevoir un cochon pour son ravitaillement. Demain, c'est Mardi Gras.

J'appartiens à la section de l'École et suis entré dans la clandestinité en Mars 1943.

TOUFOU, le boucher-charcutier de ma section, s'affaire autour du cochon. Nous admirons sa dextérité, mais aussi nous nous délectons à l'avance de ce que nous mangerons demain. Manger, manger à notre faim, cela ne nous est pas arrivé depuis longtemps ( la nourriture et les boches sont nos deux soucis permanents ). Le soir, en nous allongeant dans notre " sac à viande ", nous parlons encore mangeaille avec BLANCHET.

Nous plaignons TOTO, parti en mission le matin ; il ne participera pas avec nous aux ripailles de demain, 22 Février.

22 Février à l'Aube :

Les Allemands et miliciens attaquent le camp. Cela tiraille, parait-il, depuis un bon moment ; je dors toujours. Un milicien me réveille en m'appuyant sa mitraillette sur le ventre : " Lèves-toi et ne fais pas le C... ".

Inutile de faire un geste, ma mitraillette Thomson est pendue au-dessus de moi. Le milicien me pousse hors de l'Ecole» Je butte sur un corps, c'est déjà le cadavre de COUSTON, II fait encore nuit ; je ne distingue que des ombres. Je suis conduit à la chapelle, me demandant, à demi éveillé, ce qui se passe. A l'intérieur de la Chapelle, je retrouve mes camarades. Il y a là ; HOFFMANN Nathan et son père, LALLEMAND, BLANCHET, TOUFOU, Le HENAFF, JOUVE, le " TOUBIB "et notre chef de section MISTRAL» En un mot, tous ceux de l'Ecole qui n'ont pas encore été tués comme le brave COUSTON, ou qui n'ont pas réussi à s'échapper comme Manuel LOZANO.

Nous essayons de comprendre ce qui s'est passé et comment les Allemands sont arrivés jusqu'à nous et nous ont surpris, malgré nos postes de garde pourtant judicieusement placés aux points clefs du secteur. Nous nous demandons comment cela a pu se faire.

HOFFMANN et son père nous demandent de ne pas les dénoncer comme juifs, de crainte d'aggraver leur cas. Le moral de tous est très bas et j'essaye de les rassurer car je suis très lucide et conserve la tête froide, réfléchissant à notre situation. La porte s'ouvre ; un S.S., escorté de deux miliciens, entre et demande à parler au chef de section. Tout le monde se tait. Nous savons que MISTRAL est père de famille alors que nous autres avons 20 ans. Je m'avance alors et essaye d'expliquer au S.S. que nous n'avons pas de chef de section et que celui-ci couche au P.C. situé hors du camp. Le S.S. semble se contenter de cette explication et nous laisse à nouveau à nos sombres réflexions.

J'avais écrit une lettre que je comptais faire parvenir à Ginette, ma fiancée. Je la déchire en mille morceaux pour éviter de compromettre celle qui deviendra ma femme. J'invite tous mes camarades à faire disparaître tous leurs papiers compromettants ( ma lettre sera retrouvée quelques jours après par la fiancée de BLANCHET, reconstituée, collée et transmise à sa destinatrice ).

Dix minutes après le départ du S.S., les deux miliciens qui l'accompagnaient ouvrent la porte et me demandent de sortir. Ils me conduisent sur l'esplanade, située au midi du bâtiment de l'Ecole ; il y a de la neige et je suis pieds nus. Ces deux miliciens français, deux jumeaux je suppose car ils se ressemblent étrangement, se font un malin plaisir de marcher sur mes pieds nus et gelés, avec leurs gros souliers à clous.

" Puisque tu as l'air si bien renseigné, tu vas nous dire où est votre chef ". J'essaye d'expliquer ce que j'ai déjà dit, mais ils ne me croient pas et je dois encaisser les coups de poing et de pieds des deux jumeaux. Mon silence d'ailleurs ne servira à rien. C'est pendant mon interrogatoire que j'aperçois, pour la première fois de la journée, CYPRIEN et NOIRET. CYPRIEN et NOIRET sont deux camarades de combat qui ont disparu depuis quelques jours. Je suis 'surpris de les voir discuter avec les Officiers S.S. amicalement, me semble-t-il, et je me demande ce:, qu'ils font là. Je n'ai pas le temps de réfléchir plus longtemps ; je suis reconduit à coups de pieds et de crosse de fusil à la Chapelle, Je retrouve, à nouveau, mes camarades et leur dit que j'ai été interrogé au. Sujet du chef de camp.

Je n'ai pas dénoncé MISTRAL mais, quelques minutes après mon retour, un Officier S.S. entre et l'appelle. A peine celui-ci est-il sorti que mes camarades me regardent avec un drôle d'air. Je comprends leurs soupçons et leur explique que j'ai aperçu CYPRIEN et NOIRET discutant amicalement avec les S.S. Moi aussi, je commence à avoir des soupçons, mais à leur égard, et j'en fais part à mes compagnons d'infortune.

Ceux-ci sont assez sceptiques et ne peuvent croire à une trahison, surtout de la part d'anciens compagnons de combat. Seul le " Toubib " constate ; " cette coïncidence est tout de même étrange ".

J'ai appris plus tard que MISTRAL avait été abattu séance tenante. Nous discutons, entre nous, du sort qui peut nous attendre. Certains pensent que nous allons être envoyés en Allemagne, d'autres, comme les HOFFMANN et le " Toubib ", ne sont pas de cet avis. moi-même, je ne crois pas à cette éventualité.

Nos chefs nous ont toujours dit que, si nous étions pris un jour, nous serions considérés comme des francs-tireurs et fusillés comme tels. Je le dis à mes camarades en ajoutant : " En tout cas, si nous devons être fusillés, tâchons de mourir en hommes ".

C'est à ce moment-là qu'une idée audacieuse effleure mon esprit et je regretterai toute ma vie de ne pas avoir tenté de réaliser ce projet. Il s'agissait de provoquer une sorte d'évasion collective, à un moment propice, à un signal donné. Ce moment-là s'est présenté plusieurs fois dans la descente sur EYGALAYE. Je pensais qu'il y aurait sûrement des tués, mais peut-être aussi des rescapés.

Si je n'ai pas proposé cette tentative à mes camarades, c'est que j'ai eu peur de me tromper sur ce que nous allions devenir. J'ai craint que ceux qui croyaient à notre simple déportation en Allemagne aient raison. C'était, en pareil cas, exposer inutilement la vie de mes camarades.

La suite a malheureusement donné raison à mes craintes. Les Allemands n'avaient pas du tout l'intention de nous déporter. Il est maintenant 10 heures ; les miliciens, mitraillette au poing, nous font sortir de la Chapelle ; en sortant, nous entendons une fusillade venant des crêtes au-dessus de l'École. Ce sont ceux de la "Forestière" qui essayent de nous dégager. Ils doivent arrêter leur tir, car les Allemands nous font placer devant eux pour leur servir de rempart.

Les miliciens nous donnent l'ordre de charger tout le matériel du camp dans un tombereau pris à la bergerie, près de l'école, Je saurai, plus tard, que les boches ont envahi cette ferme, frappé brutalement le berger et mitraillé le troupeau encore à l'étable., tuant la plus grande partie des brebis.

Je fais alors remarquer aux S.S. qui nous donnent l'ordre de charger le tombereau que nous sommes pieds nus et que nous ne pourrons pas descendre le matériel à EYGALAYE dans ces conditions. Les boches se concertent et nous autorisent à nous chausser, à condition que nous enlevions les lacets des souliers. Revenus à l'Ecole, je ne trouve pas mes souliers ; j'enfile ceux de TOTO qui me sont pourtant étroits. Je prends également une veste car il fait froid.

Tout en chargeant le tombereau, nous pouvons voir CYPRIEN et NOIRET discuter et plaisanter avec les Officiers. Si, pour ma part, je suis déjà fixé sur leur rôle dans cette affaire, j'espère que mes camarades ,1e sont aussi maintenant.

Le tombereau est chargé. Certains y sont attelés. La descente sur EYGALAYE va commencer. A ce moment-là, je me rends compte qu'un camarade, arrivé hier du maquis MORVAN pour faire la liaison entre son maquis et le nôtre, est étendu au sol. Il a reçu une balle dans le pied et ne peut marcher. Je reviens sur mes pas et demande aux S.S. si je peux le porter jusqu'à EYGALAYE ; ils acceptent et je charge le blessé sur mon dos. Il souffre horriblement et entre deux gémissements, il me remercie de ne pas l'avoir laissé à l'école. C'est un cortège lamentable qui se déroule sous mes yeux, dans le mauvais chemin enneigé qui descend vers la plaine. -Je ferme la marche, suivi d'un milicien. Un peu avant d'arriver au camp KOENIG, le milicien m'ordonne de laisser le blessé que je porte " on va le soigner "« J'ai tout de suite conscience de ce qui va se passer. Mon camarade également ; au moment où je l'allonge par terre, il me dit ; "ne me laisse pas ".

J'hésite quelques secondes, mais le milicien m'ordonne de partir " Fous le camp " ; J'ai à peine contourné la petite haie de buis qui précède la maisonnette au-dessus du camp KOENIG que j'entends une rafale ; je sais que le milicien vient d'achever le camarade du maquis MORVAN. Je pressens de façon certaine, maintenant, ce qui nous attend à EYGALAYE et je repense à mon projet d'évasion collective. Il est malheureusement trop tard ; je ne peux plus alerter mes camarades sans éveiller l'attention des miliciens» Nous sommes trop disséminés.

Je constate amèrement que cela aurait pu se réaliser dans notre longue descente en colonne sur EYGALAYE. Je me reproche d'avoir manqué de décision et de clairvoyance ! En passant devant KOENIG, je remarque un char écorché pendu à un amandier ( sans doute le futur repas d'un camarade de ce camp ) .Je remarque également deux corps étendus devant le portail ; ce sont des miliciens ou des Allemands. Je saurais dans quelques- jours que MARCHAL, le chef du camp KOENIG, a pu s'échapper après avoir tué quelques soldats ennemis.

En me retournant, j'aperçois encore une fois CYPRIEN et NOIRET discutant avec les S.S. qui descendent, eux aussi, vers EYGALAYE. Ce sera la dernière fois que je les verrai. Ils ont dû s'arrêter avant le camp MONTEAU pour attendre la fin des opérations, car je ne les ai pas revus sur les lieux de la fusillade

Nous arrivons à MONTEAU. Les S.S. nous font aligner devant le bâtiment ; les miliciens, armes au poing, sont rangés sur le chemin d'EYGALAYE et nous surveillent. Je suppose que tous les participants ennemis à cette attaque sont là. Il y a au moins 200 S.S. et miliciens.

Ils ont chargé notre matériel sur deux camions et vidé la ferme du ravitaillement qui s'y trouvait. Le chef du détachement, un officier S,S., donne des ordres en allemand et discute avec ses officiers. Un jeune Alsacien, dont je ne me souviens plus le nom, est à côté de moi et traduit au fur et à mesure les bribes de conversation qui nous parviennent ; cela ne nous apprend rien sur notre sort. Ils parlent de femmes et de gueuletons. Ils plaisantent entre eux. Je me demande comment ils peuvent avoir le coeur à plaisanter, en sachant ce qu'ils vont faire dans quelques minutes, car j'ai l'intime conviction que nous allons être fusillés et que nous vivons nos derniers instants.

Sous prétexte de nous interroger, les miliciens nous fouillent et font main basse sur tout ce qui peut avoir de la valeur :

Chevalières, alliances, montres, argent. C'est l'un des jumeaux du matin qui me fouille. Après avoir pris ma montre " tu n'en as plus besoin ", il trouve sur moi une photo d'un ancien camarade de la S.U.P. d'AIX EN PROVENCE. " Tiens, tu connais CASANOVA ? " me demande-t-il " Oui, c'est un camarade de classe " ; il ajoute " je le connais bien, moi aussi ". Je profite de cette connaissance commune pour essayer de l'interroger sur notre sort» En guise de réponse, je reçois un coup de crosse et un " ta gueule, chien ! ". Ainsi, ces maîtres ne l'accuseront pas de pactiser avec les " Terroristes ". Ainsi, notre sort est-il déjà décidé. Les boches ont chargé tout notre matériel et attendent !...

Il est environ 13 heures. Un milicien vient chercher les quatre premiers de notre file. Ce sont ceux qui sont du côté d'EYGALAYE. Je suis moi-même à l'autre extrémité de la colonne. Ils partent derrière le bâtiment, Nous ne voyons pas ce qui se passe. Nous entendons une première rafale de mitraillette, puis une deuxième. Les quatre premiers fusillés d'IZON viennent d'être abattus. Le premier tueur, son travail terminé, revient et c'est un autre qui prend livraison des quatre victimes suivantes, toujours en partant du côté d'EYGALAYE. Il les conduit derrière le ferme MONTEAU, en passant par l'Ouest de la ferme, alors que les premiers sont passés par l'Est. Ils alterneront de cette manière jusqu'aux quatre derniers, c'est-à-dire, " Le Toubib ", un jeune de Saint-Auban, moi-même et un quatrième dont je ne me rappelle plus, hélas, ni le nom ni le visage. C'est notre tour. Nous savons ce qui nous attend ; les rafales de mitraillettes les plaintes de nos camarades nous ont édifiés sur ce qui se passe derrière la ferme.

Un milicien qui nous conduit au massacre, un homme d'une quarantaine d'années, nous fait passer devant lui ; je l'observe en marchant ; il n'est pas très à l'aise, me semble-t-il. Je suis en tête et regarde de tous côtés pour chercher une possibilité de fuite.

Arrivé au coin de la ferme, j'aperçois une vingtaine de cadavres ; ce sont mes camarades étendus dans la neige. Le toubib, qui est derrière moi, a compris que je veux tenter quelque chose.

Je regarde une dernière fois le tueur, mes camarades étendus ; le Toubib se rapproche de moi et me souffle ; " C'est le moment, Perrin, vas-y ", Je m'élance et j'entends mon copain BLANCHET qui a été abattu, mais qui n'est pas encore mort, me crier en guise de bonne chance " Merde Rolland ". Ce cri me va droit au cœur et me donne des ailes. Je cours droit devant moi, c'est un pré nu et plat, sans le moindre obstacle ; il y a bien une rangée de pommiers en contrebas mais je préfère foncer droit devant moi. Les souliers de TOTO, que j'ai maudits ce matin, me serrent et tiennent bien à mes pieds, malgré l'absence de lacets. J'entends crépiter les mitraillettes et les fusils Je crois même discerner le tac tac tac d'une mitrailleuse. Les balles sifflent autour de moi... J'ai environ 400 mètres à parcourir à découvert et dans la neige. Les premiers instants de surprise passés, tous les boches qui attendaient que ce soit terminé me tirent comme .un lapin. J'entends aussi des éclats de voix, des ordres hurlés en allemand... Je perçois des éclatements autour de moi. Je suppose que ce sont des grenades... je ne pense à rien, je fonce, je fonce... Cette course éperdue dure environ une minute. Il me semble que je n'arriverai pas au bout du champ. Mon cœur bat la chamade... mais j'ai conscience que .j'ai la joie de le sentir battre.

Par miracle, je n'ai pas été touché par les centaines de projectiles lancés à mes trousses. Des témoins oculaires d'EYGALAYE m'ont permis de m'expliquer pourquoi je n'ai pas été touché par les rafales du milicien chargé de nous abattre. D'après ces témoins, et je crois fermement à cette version qui me paraît tellement logique, quand je me suis élancé, encouragé par le " Touubib ", celui-ci a dû réaliser qu'il fallait essayer de protéger ma fuite afin qu'un témoin, au moins, puisse raconter, plus tard, ce qui s'est passé à IZON-la-BRUISSF le 22 Février 1944. Pour ce faire, IL A COURU EXACTEMENT DERRIÈRE MOI, ME PROTÉGEANT AINSI DES PREMIÈRES RAFALES DU TUEUR, il a couru me faisant un rempart de son corps et prenant toutes les balles jusqu'à ce qu'il tombe. Il a, paraît-il, tenu une trentaine de mètres.

J'aurai toujours une pensée émue pour le " Toubib,", médecin juif d'origine polonaise, qui a courageusement sacrifié sa peau pour protéger ma fuite. Je suis persuadé que ça a été sa dernière pensée ; je lui dois certainement la vie. Les mêmes témoins oculaires m'ont dit que mes deux autres compagnons d'infortune, stimulés par ma tentative lorsque je me suis élancé, ont essayé eux-aussi de sauver leur vie.

'Le quatrième, celui dont je ne me souviens plus du nom, a essayé de partir vers le haut. Il a été. abattu alors qu'il allait atteindre la lisière du bois ; il avait parcouru environ 50 à 60 m."

Le jeune de Saint-Auban est parti vers le bas, c'est-à-dire vers le chemin d'EYGALAYE ; blessé d'une balle aux jambes, il est tombé sur le chemin. Un boche, le chauffeur du premier camion, a mis son engin en marche et l'a écrasé malgré les supplications de mon camarade, qui a vu venir le camion sur lui et deviné l'intention du Nazi.

Voilà ce qu'il est advenu de mes trois camarades du dernier carré des fusillés d'Izon, Ils n'ont pas eu de chance ; j'ai été le seul qu'elle ait favorisé. Je ne considère pas cette évasion devant le peloton comme une action d'éclat. C'est seulement une chance inouïe qui m'a permis de passer entre les balles ennemies ; si j'avais eu la plus petite blessure, j'étais perdu.

Je reviens à ma course éperdue. J'ai pu gagner la première manche puisque j'arrive au nord d'EYGALAYE, au pied d'un petit mur qui descend jusqu'au village. Malgré mon émotion, j'ai la présence d'esprit d'utiliser une petite ruse, vieille comme le monde, pour essayer de brouiller ma piste ; je prends ostensiblement la direction du village, puis je reviens sur mes pas en me baissant, dans la direction de la montagne. Ce stratagème a eu son utilité puisque j'ai su, par la suite, que les boches m'ont d'abord cherché sur la route en direction de Séderon. Je monte rapidement les premiers escarpements au-dessus d'EYGALAYE et passe devant une ferme. Le fermier, qui a assisté à la fusillade de la fenêtre de sa chambre, craint que je ne m'arrête chez lui ; je n'en ai pas la moindre intention et le lui dit.

Ici se place un petit fait qui montre à quel point j'ai gardé mon sang-froid malgré les émotions de cette journée ; Au départ de l'école, j'avais pris une veste pour me couvrir et, pendant ma course depuis la ferme MONTEAU jusqu'à EYGALAYE, j'ai beaucoup transpiré malgré le froid. Maintenant, cette veste me g6ne. Après avoir dépassé la dernière ferme du village, je l'enlève tout en courant et la laisse tomber, mais, après avoir parcouru une centaine de mètres je réfléchis que je laisse derrière moi un indice qui pourra permettre aux Allemands de retrouver ma piste. Par contre, si je dois passer la nuit dehors, la veste me sera très utile. Je reviens sur mes pas, ramasse la veste et repars à travers la montagne.

A ce moment-là, je me considère comme presque sauvé. Ma connaissance de la montagne et nos longues marches me permettent, je l'espère, de distancer mes poursuivants et de me fondre dans la nature.

Il peut paraître invraisemblable qu'autant d'idées et de précautions puissent traverser l'esprit d'un homme traqué ; c'est pourtant ce qui s'est passé. Les idées tournent vite dans la tête en pareil moment. Après plusieurs allées et venues dans différentes directions, toujours pour semer mes poursuivants éventuels, j'arrive à BALLON, petit village de la Drôme.

II est environ 18 heures ; la nuit est tombée ; je suis exténué, à bout de souffle. Je cours, il est vrai, depuis 13 heures. Je décide de m'arrêter pour demander à boire et souffler un peu.

Je frappe à la porte de la première maison venue ; une jeune femme m'ouvre ; elle est seule avec deux ou trois jeunes enfants. Je ne dois pas être beau à voir car la femme recule, effrayée, et les enfants courent se cacher en pleurant. Elle se ressaisit aussitôt et réalise tout de suite ; " vous venez de là-bas ? ". " Oui " - " Asseyez-vous, je vais préparer à manger et nous aviserons ". Cet accueil simple me touche profondément. Cette femme sait qu'elle risque la mort ; elle n'y pense pas et ne songe qu'à aider un de ses semblables, traqué ; un RESISTANT. Le risque de cette jeune femme était réel puisque j'ai su, par la suite, que les Nazis m'ont recherché une partie de la nuit, aidés par les chiens policiers. C'est sans doute la neige qui a empêché les bêtes de retrouver ma trace.

Les plus enragés à cette chasse étaient, bien entendu, CYPRIEN et NOIRET ; ils voulaient abattre le SEUL TEMOIN de leur forfaiture. S'ils ne se sont pas cachés de nous jusqu'à la fusillade, c'est bien parce que les officiers S,S. avaient dû. leur assurer que personne ne pourrait faire état de leur trahison. Nous devions tous être abattus. J'ai dû, par .la suite, leur donner des cauchemars...

Si je ne m'étais pas échappé, ils auraient pu continuer leurs trahisons et peut-être démanteler la résistance de toute cette région. On n'aurait jamais su que c'étaient eux les traîtres qui avaient conduit les boches jusqu'à Izon, évitant les postes de garde du Col Saint Jean et de la ferme MONTEAU, qu'ils connaissaient bien pour y avoir eux-mêmes monté la garde lorsqu'ils étaient nos compagnons de combat. Ainsi s'explique l'encerclement des trois sections, sans que l'alerte soit donnée. Il est relativement facile, en montagne, lorsqu'on connaît bien le secteur, de passer à 100 ou 150 mètres d'un poste de garde sans éveiller l' attention des sentinelles, la neige étouffant le bruit des pas.

Si l'alerte avait été donnée seulement dix minutes avant l'arrivée des Nazis, nous les aurions accueillis de belle manière. Nos postes d'alerte, désignés depuis longtemps, sur un terrain très accidenté, notre armement plus que suffisant et notre entraînement, nous auraient permis de résister à leur attaque et même de leur infliger de très sérieuses pertes» Nous aurions peut-être été exterminés tous, mais nos camarades seraient morts en combattant, et non lâchement assassinés d'une rafale de mitraillette dans le dos.

Pendant que je me restaure, les habitants de BALLON ont été prévenus. Cinq ou six hommes pénètrent dans la maison où je me suis arrêté. Ils m'apportent du ravitaillement, des vêtements. Je leur annonce que je vais partir ; il ne faut pas que je passe la nuit dans le village, c'est trop, dangereux pour eux et pour moi. Ils comprennent, malgré leur désir de m'aider et me conduisent hors du village, dans une cabane forestière dans la montagne. J'y retrouve-là deux espagnols qui étaient de garde au Col Saint-Jean. Ceux-ci m'expliquent qu'ils n'ont pas été inquiétés par les boches ; ils ne les ont même pas entendus venir ; mais, par contre, alertés par la fusillade, ils sont venus se rendre compte en escaladant le massif qui domine le village abandonné. Impuissants, ils ont décroché sur BALLON. Nous nous embrassons, heureux de nous retrouver vivants et je leur explique en quelques mots, ce qui s'est passé.

Nous nous installons dans la cabane pour passer la nuit ; trois habitants se relayent pour monter la garde et pour veiller sur notre sommeil. Dès le lever du jour, une grande partie du village est devant notre cabane. Je réalise que la sollicitude de ces braves gens fait courir d'énormes risques à tout le monde. Il suffirait d'un seul habitant pro allemand pour alerter les Nazis. II n'y a heureusement pas de mouchard à BALLON.

Nous décidons de quitter le village à la tombée de la nuit, après avoir remercié tous ces braves gens qui nous ont aidés. Je quitte les Espagnols après Séderon, prenant une autre direction que la leur. Nous nous rejoindrons tous au "Maquis Ventoux", continuant le combat contre l'occupant et les renégats français, jusqu"à la Victoire finale.

Certains peuvent se demander ce que sont devenus les traîtres CYPRIEN et NOIRET. CYPRIEN, enfant de LORIOL, près de Carpentras, sera pris par le maquis et abattu. NOIRET n'a jamais été retrouvé. Il a dû suivre les Allemands dans leur retraite, à moins qu'il ait été liquidé par ses maîtres qui se servaient volontiers des gens comme NOIRET et CYPRIEN, puis les abattaient à la première occasion.

De toute façon, ils n'auront pas profité longtemps de l'argent qu'ils ont reçu pour prix de leur trahison. ( CYPRIEN s'est vanté, avant d'être pris par le maquis, d'avoir touché 200.000 F. ), ce qui fait 400.000 francs pour 35 cadavres.

Voilà EXACTEMENT ce que j'ai vu, ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, ce qui s'est passé, les pensées qui m'ont agité pendant cette sombre journée du 22 FÉVRIER A944, à IZON-la-BRUISSE ( Drôme ).

Copie du Rapport fait au Colonel BEYNE, Chef du "Maquis Ventoux", au mois de JUIN 1944.

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